Comité de liaison (CLAN-R)

Témoignages sur le massacre des Harkis

vendredi 12 août 2011

Récit recueilli le 10 août 1962, d’un sergent chef d’un régiment d’infanterie en garnison à l’A…, près d’Alger  :

« Le régiment rentre en France dans un mois environ. Comme nous ne faisons rien, même pas protéger les gens menacés, cela vaut mieux pour tous.

Je commandais en second un commando de chasse dans l’Algérois. Mes quarante musulmans ont été pris par les rebelles, dans les premiers jours de juillet. Ils n’ont pas été tués tout de suite. Je crois savoir que certains sont encore vivants.

Ils sont au camp de Taourtatsine, dans l’Atlas blidéen. A notre connaissance, c’est le camp le plus important de la région. Il y a peut être plusieurs centaines de prisonniers. Parmi eux, des Européens, femmes et enfants. Les rebelles les torturent peu à peu : on coupe un bras, le nez, on fait des plaies qu’on sale, etc. On s’en sert aussi, comme ils disent, de ‘‘filles de joie‘‘, notamment les Européens. Quand leur état est trop lamentable et qu’ils ne peuvent plus servir à rien, on les tue.

Il n’est pas question d’émettre l’idée d’aller les délivrer, ce qui serait pourtant bien simple. Les cadres sont dégoûtés d’eux-mêmes et de ce qu’on les oblige à accepter.

Pour vous montrer où on en est, la wilaya 4, ou au moins certains de ses secteurs, dont celui de mon régiment, ‘‘interdisent’’ aux militaires français de porter les décorations acquises en Algérie, c’est à dire les citations sur la croix de la valeur militaire et la barrette ‘‘Algérie ’’ sur la commémorative. De très nombreux camarades, et officiers ‘‘obéissent ’’ à cet ordre.

Quand je dis qu’on ne fait rien, c’est si vrai qu’on n’intervient même plus aux commissions mixtes du cessez-le-feu pour obtenir des libérations de Français, Européens ou musulmans que nous connaissons et dont nous savons où ils sont prisonniers. Si, dans une unité, nous demandons à agir, nous sommes sanctionnés ou mutés. De même quand il y a eu, en juillet, à Blida, Zeralda et d’autres points que je n’ai pu contrôler, des manifestations de civils musulmans avec drapeau français et criant ‘‘Algérie française’’, l’A.L.N a tiré dans le tas et nous n’avons pas bougé. »


LES CAMPS

Témoignage d’un sous-officier (en activité) concernant l’arrondissement de Bordj-Bou-Arreridj (Sétif), le 16 août 1962.

La commune de Teffreg, dont le maire était le député, M. Benhalla Khellil, est actuellement sous la férule du nommé Ghettari-Mohand-Akli, chef du Nidam.

La récolte a été saisie à 75 pour cent, 20 pour cent sont pris sur les mandats. Tous les hommes travaillent gratuitement sur les pistes. Ghettari-Mohand-Akli a fait trois ans de prison à Paris et a été libéré en mars 1962.
Le nommé Sebane Saddek, mokhadem de la SAS d’Ouled-Rached, commune de Teffreg, arrondissement de BBA, ex-responsable rebelle rallié en août 1956, a été brûlé vif.

Le nommé Sebane Tayeb, harki, a été littéralement coupé en morceaux.

Le sergent harki Lagha Salah a été massacré à coups de pioche.

Le nommé Nait Belkacem Saïd, interprète de la SAS de Ouled-Rached, adjudant de l’armée française en retraite, médaillé militaire, après avoir été lardé de coups de couteau, laissé trois jours dans les W.C, traîné au bout d’une corde dans le village, est mort le 10 août 1962.

Les anciens harkis du secteur ont été massacrés dans chaque village, empilés dans des GMC et assassinés au lieu-dit « Maison cantonnière » où se trouvait auparavant le sous-quartier.

Tous les hommes de la harka de Beni-Lalem, région de Zemmorah, arrondissement de BBA, ont été massacrés. L’un d’eux, torturé, a crié aux gens de l’A.L.N : « Jusqu’à la dernière goutte de sang, nous sommes français, vous pouvez nous tuer, cela ne fera pas changer notre cœur. » Cette harka, célèbre dans la région pour son courage et son efficacité, était commandée par la riche et puissante famille des Boudache.

  • Camp de Blondel. Dans ce village entre Bordj-Bou-Arreridj et Medjana, il existe un camp de prisonniers. M. Bouaza, maire des Ouled-Dahmane, en particulier, y a été pendu, nu, par les pieds, passé au miel et livré aux abeilles. Dans ce même camp, le député Benhalla Khellil a été détenu. M. Arab Ali, maire de Sidi-Brahim et conseiller général du département de Sétif, a été emmené à Akbou.
  • Camp de Mansourah (près de Bordj-Bou-Arreridj). Le maire de Harraza, Benchabane Smaïl, chef du commando, a eu les yeux arrachés.

Les harkis de Harraza ont été massacrés.
Les harkis de Selaina, Ouled-Taier, Ouled-Yacoub, Hamama, ainsi que ceux qui n’ont pas encore été massacrés, sont parqués dans ce camp.

  • Camp de Melouza. Dans ce camp, actuel PC de la Naya 321, sont parqués deux cents harkis et mokhaznis de Dahmane-Daala et Beni-Ilman. Le maire de Kerrabeha, M. Aribi Ali, a été torturé puis égorgé. La famille Bougherra avait fourni à la France quinze harkis ou mokhaznis qui ont subi le même sort. Le chef de la harka de Dahmane-Daala, un nommé Tahar, a été écorché vif.
  • Camp de Beni-Douala (département de Tizi-Ouzou). Aux Beni-Douala, un camp de représailles et de tortures a été ouvert dans les locaux de la SAS du capitaine Oudinot. Les harkis de la région y ont été internés. Certains, dont le harki Belkacem, ont eu les paupières cousues, ont été maquillés et habillés en femmes, puis promenés dans le village.

Voici d’autres camps de prisonniers dont l’existence a été révélée par l’association des anciens SAS, grâce aux témoignages de détenus ayant réussi à s’évader.

  • Camp de Bois-sacré. C’est un ancien centre de repos des Sahariens. Il est situé à 1,5 km de Gouraya. Il est occupé par une katiba depuis juillet, et des prisonniers y sont détenus depuis cette date.

Ex-harkis : Cent y étaient internés vers le 15 juillet. Cinquante ont été exécutés vers le début d’août. Il n’en restait plus que vingt au début de septembre.

Européens : Quelques-uns ont été tués. Malheureusement, les renseignements sont devenus très rares. Ils émanent de très rares prisonniers qui ont réussi à s’échapper. C’est ainsi qu’un ancien harki évadé est témoin que X…(un français) a été enlevé le 14 juillet dans les environs de Marceau, puis transféré dans ce camp et enfin exécuté quelques jours après dans les conditions suivantes : ligoté à un arbre, émasculé, les mains et les avant-bras coupés.

Ce camp est connu, régulièrement repéré d’avion, d’où l’on peut voir les Européens et les musulmans détenus installés dans des baraquements sur la plage. Les djounoud (soldats de l’A.L.N) ont tous les droits sur ces prisonniers.

  • Camp de Sidi-Slimane. Situé à 15 km au sud de Fontaine-du-Génie. D’après un témoin évadé, les prisonniers sont employés à des travaux de piste toute la journée (juillet et août). Si le travail est insuffisant, les intéressés sont roués de coups jusqu’à la mort.
  • Camp du douar Ridane Située à 15 km au sud-ouest d’Aumale. En juillet, tous les harkis de la région y ont été rassemblés et divisés en deux équipes. Chaque soir, l’équipe qui avait eu le moins de rendement était exécutée avec les raffinements habituels. Tous les gradés de ces anciennes harkas ont été tués. Un sergent de vingt-trois ans (quatre citations, médaille militaire à titre exceptionnel) est mort d’épuisement après quatre jours de tortures.

On peut encore citer d’autres camps : camps de Marceau, de Bousemane, de Dupleix…


ENLEVEMENTS

Les enlèvements continuent, hélas, en Algérie, et personne n’a l’air de s’en soucier outre mesure. Sait-on que plus de deux mille Européens ont disparu en Algérie depuis juillet, et qu’une quantité infime de ceux-ci ont été rendus ? Où sont les autres ? Quand aux musulmans qui avaient été fidèles à la France, c’est par milliers qu’ils ont disparu, dont la plupart ont déjà été exécutés.

Sait-on en France que les femmes et jeunes filles européennes prisonnières servent au plaisir des soldats de l’A.L.N avant d’être achevées quand elles n’étaient plus bonnes à rien ?

Etant donné que les autorités militaires et civiles ont connaissance de tous ces faits et des lieux où ils se situent, on est en droit de se demander ce qu’elles attendent pour mettre un terme à tous ces crimes les plus odieux, qui sont à la fois un défit au bon sens et à l’humanité, et un affront perpétuel à notre pays.

Quand va-t-on se décider à faire respecter les « accords » d’Evian, pour sauver avant qu’il ne soit trop tard, ceux qui espèrent encore une hypothétique libération ?

Témoignages rapportés par Abd-El-Azziz Meliani

"La France honteuse Le drame des harkis"

Editions Perrin


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