Comité de liaison (CLAN-R)

ETUDES COLONIALES-19 mars 1962. Quelle signification ? Guy Pervillé

mercredi 13 avril 2016

Réponse à Mohammed Harbi et Gilles Manceron (2016)

http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=386

Le Monde a publié dans son numéro des 20 et 21 mars 2016, dans sa rubrique "Débats et analyses", un texte de Mohammed Harbi et Gilles Manceron intitulé « Cessons de ressasser les mémoires meurtries de la guerre d’Algérie ! » dont une phrase a été reproduite en capitales d’imprimerie dans la marge : "Aucun conflit ne s’est arrêté instantanément à partir de la date qui en annonçait irrémédiablement la fin". En conséquence, estiment les deux signataires, "l’argument contestant la date du 19 mars au nom du fait qu’elle n’a pas mis fin à la longue série des victimes de ce conflit n’est qu’un prétexte".

Cet argument central ne m’a pas convaincu, pour les raisons suivantes.

Le Monde a publié dans son numéro des 20 et 21 mars 2016, p. 22, un texte de Mohammed Harbi et Gilles Manceron qui entend répondre à la prise de position de Nicolas Sarkozy contre la participation du président de la République François Hollande à la commémoration officielle du 19 mars comme journée nationale du souvenir des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie.

Sans contester leur droit de présenter leur argumentation, je dois pourtant signaler que sa crédibilité disparaît brusquement au milieu de leur texte, quand ils affirment que « aucun conflit ne s’est arrêté instantanément à partir de la date qui en annonçait irrémédiablement la fin ». En effet, les exemples de la fin des deux guerres mondiales qu’ils invoquent en guise de preuve de leur thèse sont plus que contestables.
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En réalité, l’armistice du 11 novembre 1918 signé par l’Allemagne a vraiment mis fin à la Première guerre mondiale, même si la guerre aurait pu reprendre si elle avait refusé de signer le traité de Versailles en juin 1919. Les deux auteurs ont tort d’inclure dans le bilan des pertes de cette guerre celles que les armées françaises ont subies plus tard à cause de leur participation au blocus de la Russie soviétique, et de leur lutte contre la résistance turque de Mustapha Kemal jusqu’en 1921. De même, la capitulation allemande du 8 mai 1945 a vraiment mis fin à la partie européenne de la Deuxième guerre mondiale. La poursuite des combats en Asie contre le Japon jusqu’au 15 août 1945 n’enlève rien à la validité du 8 mai 1945 en Europe - même si les Français ont largement oublié leurs compatriotes d’Indochine, victimes du coup de force japonais du 9 mars 1945.


L’armistice du 11 novembre 1918 et la capitulation allemande du 8 mai 1945 ont en commun de pouvoir réunir dans leur commémoration à la fois les patriotes qui fêtent la victoire de la France et les pacifistes qui fêtent le retour de la paix. Mais la commémoration du 19 mars 1962 n’a pas cet avantage : elle commémore une défaite politique aggravée par l’absence d’une défaite militaire, qui oblige à se demander pourquoi tant de gens, Algériens et Français, militaires et civils, sont morts.

Comme l’historien Robert Frank l’avait signalé en 1988 en parlant des anciens combattants français : « Les partisans du 8 mai fêtent au moins une victoire qui donne un sens à leur guerre. Ceux du 19 mars veulent une célébration qui fasse remarquer que la guerre d’Algérie n’en avait pas. Les survivants peuvent célébrer le fait de n’être pas morts pour rien. Mais en honorant la mémoire de leurs camarades tués, ils posent implicitement l’affreuse question : pourquoi sont-ils morts ? C’est parce que cette question est au fond insoutenable que cette guerre est incommémorable » [1].

De plus, le 19 mars 1962 a inauguré une période durant laquelle de nombreuses victimes sont encore tombées, et il est très paradoxal de prétendre que l’anniversaire de cette date les prend en compte, à moins de supposer que l’OAS est seule responsable de l’échec du cessez-le-feu et des accords d’Evian. Supposition très discutable si l’on se rappelle que celle-ci n’existait pas encore au début des négociations entre la France et le GPRA (janvier 1961), et que ces négociations ont mis plus de quinze mois pour aboutir.

La suite de la démonstration, qui dénonce une « résurgence de haines anciennes » favorisée par la reprise d’une « guerre des mémoires », souffre donc d’avoir masqué ces points essentiels. Rappelons que Nicolas Sarkozy n’a pas inventé la revendication algérienne de repentance de la France, qui a été formulée en 1990 par la Fondation du 8 mai 1945, et qui a encore inspiré en 2010 une proposition de loi pour la criminalisation de la colonisation française. On peut sans doute admettre qu’en critiquant François Hollande il pense surtout à la prochaine campagne électorale de 2017, et accepter la prudente formule du président suivant laquelle « le 19 mars n’est pas la fin de la guerre d’Algérie, c’est le commencement de sa fin ».

Mais le texte même de la loi du 6 décembre 2012 reconnaît implicitement que le 19 mars ne peut pas être une vraie fête nationale, en prônant une « journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie ». Le problème qui reste sans solution acceptable par tous, c’est bien sa date.

Guy Pervillé est historien, auteur notamment de Pour une histoire de la guerre d’Algérie (Picard, 2002), et de Les accords d’Evian, succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne (1954-2012) (Armand Colin, 2012).

[1] Robert Frank, « Les troubles de la mémoire française », dans La guerre d ‘Algérie et les Français, s. dir. Jean-Pierre Rioux, Paris, Fayard, 1990, p 607.


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