Comité de liaison (CLAN-R)

ROGER BENMEBAREK : La promotion sociale en Algérie (1958-1962)

jeudi 4 mars 2010

La « promotion sociale en Algérie », est un sujet plus important qu’il n’y paraît. On doit se demander s’ il n’ était pas le fond du problème algérien du temps de la présence française sur ce territoire. Il mérite de faire l’ objet des travaux de chercheurs et je crois même qu’il faut commencer par-là pour la compréhension de ce qui s’ est passé en Algérie. .

J’ interviens ici en témoin privilégié de cette politique, menée entre 1958 et 1962 par Michel Debré. J’y associe en premier, Nafissa Sid Cara, dont je fus le chef de cabinet et qui, Secrétaire d’ état auprès du Premier Ministre, était spécialement en charge des « affaires sociales musulmanes ». Je précise qu’ avec le terme « musulmanes », sa mission n’ avait aucune spécificité confessionnelle, mais faisait référence au statut personnel de la quasi-totalité de la population indigène d’Algérie.

Que représentait donc la promotion sociale en Algérie ? Je retiens une définition générale : la promotion sociale, c’ est l’ action qui favorise l’ accès d’ individus ou d’ un groupe d’ individus à une condition plus élevée, avec leur concours. ...

Il faut remarquer qu’ en Algérie, le besoin de promotion sociale est né avec la nécessité de restructuration de la société. En 1830, la société algérienne, après trois siècles de domination turque, n’ avait d’ ossature sociale, d’ administration et de bourgeoisie urbaine que turques. Dey et beys disparus, les populations, sédentaires et nomades, réparties entre villages indépendants comme en pays kabyle, ou ailleurs, en tribus et sous l’ autorité de grandes familles, restait un peuple essentiellement rural, morcelé et sans cadres intermédiaires.

Aussi, suppléer au manque de cadres a été la logique permanente de l’ Etat français dans l’ exercice de ses responsabilités en Algérie, dans tout domaine, plus spécialement et plus durablement, en zone rurale (cf. le régime des communes mixtes). L’ administrateur de commune mixte (plus tard, appelé administrateur des services civils), tel que l’ était mon père, depuis 1927, tel que moi-même je voulais être pour apporter ma part à mon pays natal, n’ avait pas d’ autre raison d’ exister dans le bled algérien, à la suite des « Bureaux arabes »......

Le texte intégral en PDF, page 4

Les historiens relèveront toujours les niveaux différents atteints par les communautés vivant en Algérie. Mais il leur faut ne jamais perdre de vue l’’immensité et la diversité de la géographie physique, humaine et économique de l’ Algérie et le fait qu’entre ses habitants, la distinction la plus réelle, s’établissait entre zones urbaines et zones rurales.

Les différences ne relevaient certes pas d’une volonté de pérenniser, comme je l’ai lu et entendu chez certains, une évolution à deux vitesses. Au contraire, de tous temps, la motivation de l’action publique en Algérie, a été clairement exprimée : effacer les différences de niveau entre les populations, donc assurer la promotion sociale. Les archives officielles comme les témoignages d’hommes de terrain en attestent. C’est une objectivité que je revendique pour la future Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie, lorsqu’elle verra le jour.

Il faut aussi dire - c’est très important - que pour la quasi-majorité de la population, la promotion sociale se mesurait moins par l’accès aux droits civiques et à la fonction publique, justifié et souhaité par les élites, que dans l’amélioration des conditions pratiques d’existence, variables d’une région à l’autre.

La promotion sociale des populations dépendait plus de la route, des conditions d’accès à l’école et au marché, de l’amélioration de l’habitat et de l’alimentation en eau, de l’amélioration des moyens de l’agriculture, que de l’accès aux urnes et même, que de l’accès à la ville.. ....

Une politique de promotion sociale sérieusement renouvelée s’avérait nécessaire en mai 1958. La crise algérienne avait atteint son paroxysme, ébranlant l’ Etat, provoquant la chute de la IVe République et la naissance de la Ve......

Il ne fait pas de doute que le Plan de Constantine était un plan de promotion sociale et qu’il devait être une nouvelle " ardente obligation" et animer tous les esprits.

Le cadre et les orientations étant fixés, il appartenait à Michel Debré, chef du gouvernement à partir de janvier 1959, de mener cette politique, tous azimuts, de promotion sociale. ..........L’action de Michel Debré et de son gouvernement prenait le relais de projets qui se trouvaient souvent dans les dossiers de l’ex-gouvernement général et des directions de l’Algérie au ministère de l’intérieur, ou au rectorat d’Alger.

Mais en avoir fait un « corpus » manifestait la volonté forte de MD de réaliser la politique de la dernière chance............A partir de 1958, dans les équipes animées par Michel Debré, par Paul Delouvrier puis par Jean Morin, par quelques généraux convaincus, comme Dunoyer de Segonzac et par des officiers du terrain, officiers des SAS et instructeurs du contingent, il y eut dans le domaine de la promotion sociale, un réel esprit « mai 58 », une volonté de solidarité dont il serait inexact et injuste d’occulter l’effet et de nier l’espoir qu’il fit naître.

Malgré les divers jugements portés sur les conditions du grand rassemblement du Forum à Alger, il serait objectif de conserver à ce « nouveau souffle social », sa vraie place dans l’Histoire de l’Algérie d’avant 1962 et de reconnaître que l’armée y a réellement cru et y a contribué sincèrement.


Voici les grandes lignes de la promotion sociale engagée sous l’emprise de ce souffle. :

  • La scolarisation en 8 ans et la formation de cadres pour la jeunesse.

L’ordonnance du 20 août 1958 devait permettre de scolariser 2,5 millions de jeunes, dont 1,3 M selon des normes métropolitaines et 1,2 selon des méthodes accélérées des Centres sociaux. Allait en parallèle avec les Centres sociaux (660 étaient prévus en 65-66), un cycle accéléré de formation professionnelle, les centres de formation de la jeunesse et les foyers de jeunes).

Plusieurs promotions de monitrices et de moniteurs ont été formées à Nantes et à Issoire. Les instructeurs de l’armée et les EMSI ont joué un rôle important. Le Mouvement de Solidarité Féminine, présidé par Nafissa Sid Cara et Suzanne Massu et animé par des femmes d’officier et des civiles, a mis en œuvre une dynamique de promotion et d’échange entre les communautés. La promotion sociale était fondée sur la solidarité.

  • La promotion des femmes algériennes.

Alors que les femmes d’Algérie recevaient le droit de vote dans un seul et même collège électoral - au fait, 12 ans seulement après l’accès aux urnes des femmes métropolitaines - trois femmes algériennes entraient à l’Assemblée Nationale en décembre 1958. La nomination de Nafissa Sid Cara comme Secrétaire d’Etat auprès du Premier Ministre, après son élection, n’a pas été le simple affichage d’une promotion symbolique.

Cette femme par sa personne et par sa famille,représentait bien le corps, de « l’enseignement des indigènes » tel qu’il avait existé jusqu’en 1949. Encore une thèse que je propose aux étudiants d’aujourd’hui : ces enseignants du bled n’ont-ils pas été la base d’une véritable promotion sociale en Algérie.

Il s’agissait de promouvoir la femme algérienne dont la vie à l’écart de la société des hommes, amputait la communauté musulmane d’un facteur d’équilibre, spécialement dans les relations entre les communautés d’Algérie. La doter de droits civiques, améliorer son statut juridique, assurément désavantagé en droit musulman, notamment le droit de la famille, en cas de divorce, était un pari novateur et audacieux pour l’époque, auquel Michel Debré tenait personnellement.

  • Créer une élite par l’accès à la Fonction publique, dans des emplois supérieurs de l’Etat, dans tous les corps de l’Administration, de la magistrature et de l’Armée et dans les corps algériens de la Fonction publique. En trois ans (1958/61), globalement, le nombre de fonctionnaires algériens de souche est passé de 10 000 à 16 000. Dans les catégories supérieures, il s’agit de plus de 1000. L’augmentation atteignait près de 50 % dans le corps préfectoral, 56% dans la fonction publique hospitalière et 70 % dans les services communaux.
  • Promouvoir une classe moyenne, par l’émergence d’élus responsables dans toute l’Algérie.

Les élections municipales d’avril 1959 ont fourni des gestionnaires des collectivités territoriales : sur 14 000 conseillers municipaux élus, 11 558 étaient de statut local et sur les 1215 maires élus le 15 mai, 681 étaient de statut local. Ces nouveaux responsables apparaissaient surtout ardemment désireux de gérer leurs besoins locaux, plus qu’aspirant à l’indépendance algérienne.


  • Provoquer une réflexion de toutes les communautés sur leur devenir et dégager un potentiel d’élites dirigeantes

Le Conseil Supérieur de la Promotion Sociale, Installé en avril 1960, et les conseils régionaux de la promotion sociale, manifestaient le souci du gouvernement d’associer le plus grand nombre à la définition du développement social. La volonté de faire dessiner la promotion sociale des algériens par eux-mêmes était patente. Elle intéressait tous les niveaux de la réflexion et du pouvoir.

C’était de fait, jeter les bases de "la troisième force politique" qui aurait eu ses chances dans un contexte plus serein. Mais la guerre était trop présente.Les Commissions d’Elus, à partir de 1960, eurent également pour mission d’imaginer le devenir de l’Algérie. Quatre commissions composées de 30 membres, furent réunies à Paris.

Telles sont quelques unes des nombreuses pistes empruntées pour la promotion sociale des populations algériennes :. On est sans doute parti d’abord dans la voie du rattrapage du temps et des occasions perdus et on a agi selon un schéma classique d’alignement sur les structures classiques de la métropole, dans le sens de l’assimilation. La réflexion à partir de 1959, a pourtant su s’écarter des voies métropolitaines et de la stricte assimilation.

Les besoins de la promotion sociale et le développement galopant de la démographie appelaient des voies nouvelles et imaginatives.Un grand souffle de promotion sociale est bien passé sur l’Algérie alors que Michel Debré était au gouvernement entre 1959 et 1962.Mais le temps jouait contre la France. Sans doute, n’était-il plus temps et sans doute la métropole s’est-elle intéressée bien trop tard au problème social en Algérie.

La démographie algérienne amplifiait les besoins, la violence empêchait de développer les solutions engagées et d’emprunter une voie nouvelle . Les graines semées trop tard n’ont pu germer. La suite nous a échappé en 1962.

Roger Benmebarek, Préfet honoraire

Décembre 2008

PDF - 59.2 ko
Promotion sociale en Algérie
Pour lire la suite, ouvrir le PDF

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 2023 / 573560

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Commission Histoire et Réalité des Faits  Suivre la vie du site TEXTES  Suivre la vie du site 3-LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE  Suivre la vie du site 3.7- La Promotion Sociale   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.19 + AHUNTSIC

Creative Commons License