Comité de liaison (CLAN-R)

Jean-François PAYA ; Le 5 juillet à Oran

dimanche 20 février 2011

Cette date est celle de l’indépendance pour les Algériens.

Cependant pour les Français d’Oran, seule ville où ils étaient majoritaires, elle évoque une journée d’horreur où près d’un millier d’entre eux furent massacrés en présence d’une garnison Française de 18000 hommes strictement consignée dans ses cantonnements. (1) (2)

Ces forces françaises avaient cependant un rôle théorique de protection de leurs ressortissants, d’après les déclarations publiques et les promesses faites par écrit et diffusées en Algérie comme en métropole. Les accords d’Evian prévoyaient la remise des pouvoirs à " l’exécutif provisoire " mis en place depuis le 19 Mars 1962.

Celui-ci devait maintenir l’ordre avec une " force locale " quasiment volatilisée à Oran, assistée de l’Armée Française ; et ce en principe jusqu’à la transmission de ses pouvoirs à une assemblée nationale élue au suffrage universel .

Ceci ne fut effectif que le 27 Septembre 1962. Mais les accords d’Evian ne faisaient nullement référence au GPRA et à l’ALN dans ce processus…

Les dits accords ayant été ratifiés par la population algérienne dans la question posée au référendum du 1er Juillet 62, cela déterminait le droit, y compris sur le plan international puisqu’ils figurent au rang des traités internationaux à l’ONU ; ils contenaient aussi une clause d’amnistie générale réciproque qui fut violée sous la responsabilité du FLN pour les harkis.

En réalité l’indépendance de l’Algérie fut proclamée officiellement le 3 Juillet 1962 avec l’arrivée du GPRA et de son président Ben Khedda à Alger. Ce dernier entérina la date historique du 5 Juillet (prise d’Alger en 1830) qui avait été choisie par le comité inter-willayas de l’intérieur (la willaya V d’Oranie étant volontairement absente) opposé à l’Etat-major de l’ALN extérieure basée à Oujda au Maroc et à son chef, le colonel Boumédiène. Le 30 Juin cet état -major avait été dissous et son chef destitué par le GPRA mais rejoint par Ben-Bella lui aussi opposé au GPRA d’Alger.

La lutte pour le pouvoir commençait.

Selon Mohamed Harbi, historien et ex-responsable FLN avec la France, la Tunisie et le Maroc, " il faut bien manœuvrer car si ces Etats apportent leur soutien au GPRA et bloquent l’ALN à l’extérieur, c’en est fini de la coalition benbelliste ". En Oranie la willaya V appendice de l’ALN d’Oujda, était surtout composée de ralliés de la dernière heure et de déserteurs de la Force locale musulmane. Il faut souligner qu’en Oranie les katibas de l’intérieur avaient été pratiquement anéanties par l’Armée Française. Le chef de cette willaya, le colonel Othmane acquis à Boumédiène, préconisa des défilés de manifestations encadrés dés le 3 Juillet, y compris à Oran où 4 à 5 katibas(compagnies) de l’ALN locale reconstituée après le 19 Mars, défilèrent à la limite des quartiers musulmans. Il en fut de même dans toute l’Oranie sans incident notable.

(1) Victimes tuées sur place où enlevées et déclarées " disparues " 800 selon JP Chevènement, attaché militaire au consulat d’Oran dans un ouvrage en 1977 /
440 plaintes déposées à ce consulat sachant q’une plainte pouvait recouvrir plusieurs personnes. Plus (+) de nombreux hommes non déclarés ( isolés ; familles déjà
parties en France )

(2) 12 000 militaires Français intra-muros + garnisons extérieures Marine et Air détail des unités dans le livre 3 " l’Agonie d’Oran "


A Oran, un "comité de réconciliation " avait été créé avec des notables Européens, et les derniers commandos de l’OAS voguaient vers l’Espagne avec l’accord tacite des autorités, tandis que les Européens, résignés, participaient en majorité au référendum du 1er Juillet pour des raisons évidentes de sécurité.

Armée des frontières contre GPRA

Mais pour radio Alger, de nouvelles manifestations furent demandées par le GPRA pour le 5 Juillet, destinées à le " faire valoir ". Cette manifestation à Alger devait ètre présidée par Ben Khedda et Krim Belkacem les ennemis jurés de Boumédiene et de Ben Bella.

Pour les conjurés d’Oujda qui allaient ensuite s’installer à Tlemcen, cela ne pouvait se passer ainsi. Ils leur fallait démontrer que les partisans du GPRA n’étaient pas capables d’assurer l’ordre tout en conjurant le risque d’une enclave européenne dans la zone Oran - Oran-Mers-el-Kébir. Mais surtout ils préféraient avoir un prétexte pour faire intervenir massivement cette armée des frontières sans paraître faire un coup d’État .

Bien sur la population ne comprenait rien à ce qui se passait et nous l’avons vue après le 5 Juillet, le long de la route Tlemcen-Oran. ,acclamer ces troupes, casquées, équipées de neuf, qui étaient supposées " aller combattre l’OAS à Oran ". Mais une fois sur place, elles mirent surtout au pas leurs opposants et les éléments musulmans perturbateurs que la provocation avait déchainés (3)
Au départ un défilé pacifique

Il faut signaler qu’à l’intérieur de l’Oranie bien tenue en main par les Ben-bellistes, aucune manifestation pour le 5 juillet n’était prévue ; mais difficile de contrecarrer l’appel du GPRA diffusé par Radio Alger ;surtout à Oran, où les éléments anti-Etat-major étaient influents parmi certains cadres intellectuels FLN, syndicalistes UGTA et scouts Musulmans avec un vieux fond messaliste persistant et une question lancinante : "Où était cette armée de parade pendant les années de braises ?

" Aussi ces responsables s’empressèrent-ils de suivre les consignes d’Alger, alors que le capitaine Bakhti représentant la willaya V et parachuté à Oran après le 19 Mars, avait prétendu " que rien n’était prévu à Oran " où l’activité reprenait. Des banderoles significatives furent préparées, telles " Non au culte de la personnalité " " Un seul héros le peuple " parmi les slogans habituels aux " martyrs de la révolution " allusions à peine voilées contre le groupe dissident d’Oujda, sibyllines pour la population mais moins pour les journalistes qui couvraient l’événement dont beaucoup se réfugièrent ensuite dans le bâtiment de " l’Echo d’Oran " durant le reste de la journée.
Une provocation qui conduira au massacre des Européens

Il est aujourd’hui acquis, et nos enquêtes le prouvent, que les agents de Boumédienne et certains partisans de Ben Bella eurent pour mission de saboter cette manifestation par des tirs venant de certaines terrasses sur le défilé dès son arrivée au centre ville. un scout musulman sera tué, d’autres sont blessés dont un agent temporaire ATO. Des comparses se répandent alors dans la foule en hurlant "C’est l’OAS ! c’est l’OAS ! " (4).

Et le massacre des Européens commence, anarchique ou structuré après enlèvement vers les quartiers périphériques.

Il n’est pas possible, dans cet article, de démonter entièrement le puzzle de cette tragédie. Mais nous l’avons fait avant d’autres, dans un ouvrage : L’Agonie d’Oran, ignoré des médias depuis près de vingt ans et dont le troisième volume, qui contient le rappel des faits, de nouveaux témoignages et les résultats de l’enquête qui fut menée sur le terrain et poursuivie jusqu’à nos jours .

(3) Il faut préciser que dépourvue de moyens logistiques de transport après réquisition de camions et bus privés et publics dans la zone intérieure, l’ALN des frontières arriva le Dimanche 8 Juillet à Oran.

(4) Premiers tirs sur le défilé à 11h15 précise, selon plusieurs témoins militaires et Algériens dont le commandant du service social des Armées Bd Joffre (livre 1 " agonie d’Oran ")


Nous avons pu éliminer la cause purement fortuite de la provocation en nous basant sur l’analyse des témoignages, y compris de militants algériens, sur les rares archives militaires, sur le déroulement des incidents et sur quelques images filmées au début de la provocation. De source privée, nous avons aussi eu accès à des textes inédits, classées " secret confidentiel " par l’armée française et émanant de l’Etat Major de l’ALN, datés du 5 juillet 1962, jour du drame.

Des textes qui démontrent la virulence de l’opposition avec le GPRA et préparent les troupes à intervenir, pour rétablir l’ordre, alors que personne ne savait ce qui se passait à Oran ! (5)

Les pompiers pyromanes de l’ALN

Bien sûr , nous n’aurons jamais un ordre de mission signé de Boumédienne. Mais Mohamed Harbi a écrit : L’Etat -major a une vue cynique des choses ; il désire ruiner l’autorité du GPRA ; avec Ben Bella, il ne reculera devant aucun procédé pour se saisir du pouvoir. Et le garder…La suite l’a prouvé ! S’il etait besoin d’autres preuves de ces assertions, la crise ayant éclaté au grand jour, nous avons retrouvé dans la presse des communiqués moins confidentiels que le nôtre : tandis que le " groupe de Tlemcen " faisait appel à l’Etat major " pour rétablir l’ordre et la sécurité à Alger ", un communiqué des willayas III et IV " accusait un réseau dirigé par Yacef Saadi " de tirer sur les djounouds, espérant profiter de la confusion pour occuper la capitale et préparer l’arrivée des bataillons de l’ex Etat major " (Le Monde).

Ils ne purent y pénétrer que le 9 septembre . Idem un message " géné-super " de l’armée française signale des tirs et des provocations dans les quartiers de l’Agha et des facultés à Alger ; des cris incriminant l’OAS auraient aussi été entendus ! Mais le procédé qui avait si bien réussi à Oran fit long feu…Dans cette ville, l’avancée de l’ALN du Maroc (qui dût cependant réquisitionner camions et bus privés) venue " rétablir l’ordre " en pompiers pyromanes avait été avalisée par un GPRA abusé qui, dans un communiqué du 6 juillet, annonce " une attaque de l’OAS " avancée dans un premier temps par les benbellistes d’Oran, argument vite abandonné pour incriminer ensuite des " des bandes anarchiques "(6)

Les victimes du 5 juillet boutées hors de l’histoire

Ce troisième volume de l’Agonie d’Oran se veut plus technique que les précédents, chiffrant les effectifs, énumérant les unités des forces Françaises présentes à Oran, situant leurs cantonnements imbriqués dans la ville, à proximité des premières exactions : 18000 hommes strictement consignés, comme le rappellent plusieurs fois les journaux de marche (JMO) de certaines unités, qui relatent avec parcimonie ce qu’elles ont pu voir de " leurs balcons " Certaines sont intervenues parfois pour ouvrir leurs portes aux fugitifs ou en cas de légitime défense patente, comme à la gare d’Oran. (7)

Il faut tout de même signaler une initiative remarquable : celle du lieutenant Khéliff qui intervint avec son unité loin de sa base. Le général Katz, chef du secteur autonome d’Oran se raccrochera plus tard à ces quelques rares mais précieuses interventions d’initiatives " humanitaires " en se couvrant derrière des " ordres supérieurs ", venus du sommet de l’Etat. Il n’en reste pas moins que madame de Ternant, ordonnatrice de l’ouvrage, a raison d’écrire :
C’est le seul exemple dans l’Histoire, d’un massacre perpétré sur une communauté sans défense en présence de son armée qui laisse assassiner et enlever ses ressortissants sans intervenir.

Et elle pouvait ajouter d’une armée invaincue !

Selon le vote unanime de l’Assemblée Nationale, la guerre d’Algérie a officiellement cessé le 2 juillet 1962.

Ce n’est pas une raison pour bouter hors de l’histoire les victimes du 5 juillet à Oran

(5) Note de renseignement 1226 B2 classifiée secret /confidentiel /Communiqué de l’Etat Major de l’ALN du 5 Juillet 1962 (texte intégral dans "agonie d’Oran " 3 )

(6) Le capitaine de l’ALN, Bakhti organisa le 10 juillet un montage médiatique pour tout mettre sur le dos d’un chef de bande pseudo Attou qui évoluait après le 19 mars dans les quartiers sud-est d’Oran ;

(7) Seul accrochage sérieux avec une section du 8ème Rima en faction à la gare qui fit plusieurs victimes du côté Musulman (très édulcoré des 2 cotés)

Par Jean-François PAYA Ancien combattant d’Algérie classe :/54
En service à la Base de Mers-el -Kébir jusqu’à fin 1964


Autres sources :

(8) Note aux chefs de Corps n°99 /saor/3/ope du 20 juin signée général Katz qui prévoit l’usage de la " légitime défense " y compris pour les ressortissants Français après le 3 juillet (non appliquée sur l’ordre du pouvoir central la veille de l’indépendance, avec l’ordre strict de consigner les troupes)

(9) Bulletin de rens. n° 1512 du 12 /7/62 classé/secret révélant enfouissement de cadavres au bull-dozer avec photos d’hélicoptère zone du petit lac sud-est d’Oran Mais aucune enquête officielle ; 44 ans après on procède enfin à une recherche du nombre des victimes sur la base de documents partiels en sachant que certains historiens algériens reconnaissent au moins 2 charniers au " Petit Lac " et au cimetière Tamazouet .

COMPLEMENT TRANSMIS PAR L’AUTEUR (avec autorisation de publier)

Pour mémoire : article cité "pour en savoir plus" p 81 du n° 231 d’Avril 1999, revue l’HISTOIRE, sans aucun démenti depuis cette diffusion
- ref : / note de rens 1266:B2:sec-conf /odj EMG ALN du 5 juillet 62 prouvant le complot (voir ci dessous)

- ref :/ bulletin rens 1512 du 12/7/62 class/secret/enfouissement cadavres bull-dozer zone du petit lac Oran / > Photos d’hélicoptère, note 99 du 20 juin /Katz citée avec liste unités. Par contre aucune trace d’enquête officiélle.

La mienne ne fut pas agréée (resté à la base de Mers-el Kébir jusqu’en 1965)

JF PAYA Historien (tous documents disponibles)
>
" Difficile de trouver un chat noir dans une pièce noire, surtout lorsqu’il n’y a pas de chat " ( proverbe chinois à propos des archives)

Les Forces françaises en présence à Oran le 5 juillet 1962, passibles de non-assistance à personnes en danger

En fonction des Archives militaires et des destinataires des circulaires du Commandement du " Secteur Autonome d’Oran " nous pouvons donner la liste des unités et des effectifs (18 000 hommes) présents à Oran ce jour-là.

Lorsque l’on pense que sur presque un millier d’officiers présents on peut compter sur les doigts d’une ou deux mains maximum ceux qui ont eu le courage de transgresser les ordres, on reste sidéré, car certes, il y eut le Général Katz obéissant avec zèle à De Gaulle mais le reste ne fut pas particulièrement glorieux, le plus hardi étant le lieutenant FSNA Kheliff commandant de Compagnie du 30è BCP qui mena une action longue et loin de sa base sans bien connaître la ville d’Oran. Pourtant les risques pour la "carrière" étant moins graves (avec en plus un prétexte d’assistance à personne en danger) que ceux pris par d’autres précédemment en rupture de ban avec l’Armée gaullienne ! (comme le lieutenant Kheliff qui passa bien Capitaine après une mutation en
métropole).

Liste des unités présentes à Oran, et à proximité, le 5 juillet 1962

Secteur Oran Ville

  • 3 Régiments d’Infanterie + 1 bataillon : 5è RI - 21è - 67è - 3/43è RI -
  • 3 Régiments d’Infanterie de marine + 3 Bataillons : 8è RIMA - 22è - 66è -1/2è - 1/75è - RIMA - 1/2è RAMA
  • 2 Régiments de Zouaves : 2è et 4è Zouaves
  • 1 Régiment de Cuirassiers : 3è Cuirassier
  • 3 Bataillons de Chasseurs Portés 10è - 29è - 30è BCP
  • 2 Bataillons RA : 1/27è et 324è RA
  • 2 Groupements GAAL : 452è et 457è
  • Enfin 23 escadrons de Gendarmerie Mobile

A cela il faut ajouter les éléments de l’Armée de l’Air basés à la Sénia et de la Marine à Mers-el-Kébir, Arzew et Tafaraoui (Aéro-Navale).

Soit une garnison totale de 18 000 hommes dont 12 000 sur le seul secteur d’Oran -Ville cantonnés sur plusieurs sites, casernes, lycées, collèges, stades, écoles imbriqués dans la ville à proximité immédiate des événements tragiques qui ont eu lieu.

En fait ce 5 juillet à Oran fut ponctuellement la journée la plus sanglante depuis le début de la guerre d’Algérie à nos jours malgré ce qui s’y passe encore en 1998.

Mais elle a surtout le triste privilège d’être un cas unique dans l’histoire où une armée sur le terrain en place à proximité de ses ressortissants civils désarmés et pacifiques les laisse se faire massacrer par des éléments étrangers sans intervenir (sauf cas rares et isolés).

Si on doit reparler du 17 octobre 61 à Paris qui a eu lieu en pleine guerre d’Algérie alors que le FLN était encore " l’ennemi officiel " pourquoi, pas de cette journée occultée par l’historiographie gaullienne et FLN, qui a eu lieu après la fin supposée de toutes les hostilités et en voie d’effacement de notre histoire avec son millier de victimes identifiables et appelées hypocritement "disparus".

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