Comité de liaison (CLAN-R)

« 2084 - La fin du monde » Boualem Sansal

dimanche 1er novembre 2015

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« 2084 - La fin du monde », Paris, Gallimard, 2015, 273 p.

Au départ, il y a la maladie, le sanatorium et la montagne. Un banal trépied qui devient pour le pauvre hère Ati un tremplin inattendu et stupéfiant. A la faveur de l’épreuve que constitue cette maladie, Ati devient réellement vivant, c’est à dire éveillé, dessillé, « converti ». Un étrange mot venu de loin prend forme : «  Li...ber...té  ». Ce cri intérieur surgit alors que Ati est soumis, comme tous, à la loi implacable de l’Abistan, un immense Empire sans frontières et sans passé.

Une guerre terrible a opposé les croyants aux « mécréants » et a finalement donné le pouvoir aux fidèles du dieu Yölah et à son délégué Abi. La vie est organisée autour du culte d’Abi dans une théocratie omnipotente : «  Yölah est grand et Abi est son délégué !  ».

2084 est, en effet, le roman d’une conversion qui prend l’aspect d’une subversion dans un monde où il est obligatoire de croire ou tout au moins de faire comme si on croyait : «  Il eut la révélation de la réalité profonde du conditionnement qui faisait de lui et de chacun, une machine bornée et fière de l’être, un croyant heureux de sa cécité  ».

Un être humain - on ne sait pourquoi - sort de la masse de ses congénères et prend cruellement conscience de son aliénation. Il faut dire que la soumission des Abistanais au Système n’est pas mesurable : elle est absolue. A tel point que le roman relève plus de la description que de la narration. Il est plus écrit à l’imparfait, temps de la répétition, qu’au passé simple, temps de l’action. Les dialogues sont rares. Les hommes vivent dans un éternel présent qui ne veut connaître ni le passé – gommé par le Système – ni l’avenir.

Ce roman satirique conjugue différentes grandes traditions littéraires :

- -celle du roman picaresque où le héros, homme simple, connaît une succession de mésaventures narrées sur le mode tragi-comique et se heurte à la puissance de ceux qui « tirent les ficelles » dans un théâtre dont il ne perçoit que les ombres : «  Je ne suis rien, je suis Ati, un pauvre diable, qui a un mal de chien à vivre dans ce monde trop parfait pour lui ».

-  -celle du roman initiatique où le héros part dans une quête périlleuse, aiguillonné par le désir d’accéder à la connaissance ; Ati et son ami Kao acquièrent peu à peu la conviction que la Vérité proclamée par Abi peut être mise en doute.Ils veulent simplement savoir mais «  une fois lancée, la machine du doute ne s’arrête pas » .

-  -celle du roman philosophique, dans le sillage de Voltaire, Kafka et Borges, les grands maîtres de ce genre où fiction et pensée sont intimement liés. Ce roman foisonnant, dérangeant, étourdissant par la complexité des intrigues et l’horreur des situations, contraint le lecteur à réfléchir, à se poser les questions essentielles : comment la religion peut-elle prendre tout pouvoir sur les hommes ? Comment fonctionne concrètement un système d’asservissement de la multitude au bénéfice d’une oligarchie secrète ? Quels sont le rôle et le pouvoir du langage dans un totalitarisme ?

Comme dans toute fable, l’interprétation est ouverte. Le lecteur pense évidemment au péril de l’islamisme, ce que Boualem Sansal confirme toujours lorsqu’il prend la parole. L’avertissement qui figure au début de l’ouvrage ne dupe personne : « C’est une œuvre de pure invention, le monde de Bigaye que je décris dans ce livre n’existe pas et n’a aucune raison d’ exister à l’ avenir[...] Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle. » Vers la fin du roman, l’auteur évoque, dans un retour en arrière saisissant, la cécité du monde qui, avant la victoire des croyants en l’an 2084, refusait d’écouter les « alerteurs » alors qu’ «  on (voyait) naître l’arme absolue qu’il n’est besoin ni d’ acheter ni de fabriquer, l’ embrasement de peuples entiers chargés d’une violence d’épouvante. »

Si la référence du roman est évidemment l’uchronie imaginée par Orwell dans 1984, la source se situe dans la pensée de Camus et notamment dans son cycle consacré à la révolte. C’est l’esprit de révolte qui manque aux Abistanais, anesthésiés par la terreur, le lavage de cerveaux et l’ ignorance. «  Le grand malheur de l’Abistan était le Gkabul : il offrait à l’humanité la soumission à l’ignorance sanctifiée comme une réponse à la violence intrinsèque du vide, et, poussant la servitude jusqu’à la négation de soi, l’ autodestruction pure et simple, il lui refusait la révolte comme moyen de s’inventer un monde à sa mesure, qui à tout le moins viendrait la préserver de la folie ambiante. La religion, c’est vraiment le remède qui tue ». On trouve là les deux concepts camusiens par excellence que sont la nécessité de la révolte et la quête de la mesure. « Si la fin justifie les moyens, a dit Camus, alors qui justifiera la fin ? ». Dans l’Empire de l’Abistan, Abi justifie la fin. La boucle est bouclée : c’est « la fin du monde », sous-titre de 2084.

Boualem Sansal nous donne une œuvre qui marquera notre temps, un très grand roman qui joue pleinement le rôle dévolu à la littérature selon Kafka : «  La littérature est une hache pour briser la mer gelée qui est en nous. ». Pari tenu.

Denis Fadda

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