Comité de liaison (CLAN-R)

Simone Gautier- ALGER Plateau des Glières 26 mars 1962

mercredi 26 mars 2014

La tuerie dite de la rue d’Isly - Le grand silence
Un assassinat collectif sur ordre du sommet de d’Etat

C’est, ce jour-là, qu’une foule française a été mitraillée par ses propres soldats. Cela ne s’était plus produit depuis la Commune de Paris en 1870.

Le 23 mars, 4 jours après les soi-disant accords d’Evian, à la suite d’une agression contre les forces de l’ordre, celles-ci encerclent le quartier de Bâb el Oued, soupçonné d’abriter des activistes OAS, l’isolent totalement de l’extérieur, en font un ghetto, mitraillent les façades, les terrasses et les balcons des immeubles, fouillent sans ménagement les habitations, détruisent tout sur leur passage, voitures, vitrines, portes cochères ...
violentent les habitants, s’attaquent à des civils sans défense ... raflent les hommes de 18 à 70 ans pour des camps d’internement. Tous les morts, y compris les enfants, sont à eux.

Le 26 mars, tout le petit peuple d’Alger, chef lieu d’un département français, d’une province française, l’Algérie, se rend vers Bâb el Oued en une longue manifestation pacifique. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieux messieurs avec leurs décorations se réunissent pour demander la levée de ce blocus inhumain. Là on est silencieux, là on chante la "Marseillaise" ou les "Africains". Là on séduit les militaires pour passer. Là on est passé. Là c’est le corps à corps avec les militaires.

Mais le piège, un traquenard, est déjà en place : une véritable nasse.

La foule arrive sur le Plateau des Glières et s’engouffre rue d’Isly, seule voie rendue possible pour se rendre à Bâb el Oued. Tout autour, toutes les artères sont verrouillées. La nasse fonctionne. Elle se referme.

14 heures 50, les tirailleurs du 4ème RTA ouvrent le feu sur ordre, mitraillent les civils sans discontinuer, en rechargeant leurs armes. La radio, présente sur les lieux, enregistrera les appels vains et désespérés du lieutenant et de civils hurlant "halte au feu".

Dans les rues alentours, cette fusillade devient un signal. Une véritable chasse aux Français d’Algérie commence. Les CRS et les gardes mobiles s’acharnent, tirent sur leurs compatriotes sans défense ..... Sur ordre … par vengeance.

Nous ne connaissons pas tous les noms et le nombre de tous ceux assassinés au Plateau des Glières devant la Grande Poste et tout autour, rue d’Isly, boulevard Pasteur, rue Chanzy, rue Lelluch, boulevard Baudin et plus loin, Place de l’Opéra et aussi aux Facultés, et plus loin encore au Champs de Manœuvres et dans le haut du boulevard du Télémly, et encore, une heure après la fusillade.

Les militaires, les gendarmes, « les rouges » les CRS occupent les carrefours, les toits, les terrasses, font des barrages. Partout toutes les armes sont approvisionnées et chargées, partout. Les tirailleurs avancent rafales après rafales, arrosent les gisants au P.M. et au F.M., chargeur après chargeur.

Ils mitraillent les façades, les intérieurs des appartements aux volets clos, achèvent les mourants à l’intérieur des magasins, les poursuivent à l’intérieur des couloirs des immeubles. Et puis, ils tirent sur les médecins et les pompiers. Ils tirent sur les ambulances, déjà toutes prêtes, déjà là, à attendre les morts et les blessés. C’est une véritable chasse aux pieds noirs, une tuerie, un carnage, auquel se sont livrés les tirailleurs aux gestes obscènes, les gardes mobiles aux ricanements haineux et les CRS qui insultent et matraquent et balayent rue Charras, rue Richelieu, rue Clauzel : lisez les témoignages.

La foule était dense. C’était un cortège de jeunes gens et de jeunes filles, d’enfants et de vieux messieurs aux médailles d’anciens combattants. Ils avaient des drapeaux, ils chantaient la Marseillaise et les Africains et ils s’effondrent, gisants ensanglantés.

Et puis les ambulances et les Dodges des militaires ramassent les morts et les blessés et vont et viennent et déversent leurs cadavres à l’hôpital Mustapha, à la clinique Lavernhe, à la clinique Solal.

Le bilan est terrible : entre 55 et 80 morts (dont des enfants rendus aux parents sur ordre de se taire) et des centaines de blessés dont certains ne survivront pas et d’autres souffrent encore des séquelles de leurs blessures. Une chape de plomb, 52 années de plomb, couvre toujours cette tragédie. C’est toujours le grand silence, une rupture de la continuité de la vie et de la mort, le deuil impossible.

Les cadavres seront entassés, dénudés, à la morgue de Mustapha puis enterrés à la hâte, sans sacrements, clandestinement, en faisant courir les familles dans les cimetières dispersés de la ville. Il y aura ceux qui n’avaient pas « d’identité » sur eux et qui seront enterrés de nuit, par convoi militaire, pendant le couvre-feu, au cimetière El Halia.

Une enquête judiciaire est tardivement ordonnée. L’enquête sera bâclée en quelques jours. Le compte-rendu de l’enquête réalisée par le Commissaire de police Pierre Pottier ne sera jamais rendu public. L’autorité militaire se refusera à toute audition du service d’ordre ainsi qu’à la communication du dispositif d’implantation des unités engagées. La commission rogatoire sera retournée au magistrat instructeur sans exécution.

En 1966, le juge d’instruction Charbonnier ne peut consulter les pages du journal de marche du 4ème R.T. détachées et transmises au Procureur général Jonquères qui instruisait ce dossier pour l’Armée.
En 1966 un jugement de non-lieu sera prononcé.

En 2008 une nouvelle loi verrouille les archives de la guerre d’Algérie.

Les années de plomb continuent.

Rendons leur hommage afin qu’ils ne sombrent jamais dans l’oubli que « leur mémoire ne soit pas au service de ceux qui font l’histoire mais au service de ceux qui la subisse [1] ».

C’est aussi pour eux qu’il est indécent de célébrer le 19 mars.

[1] Albert CAMUS

Simone GAUTIER
http://www.alger26mars1962.fr


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