Comité de liaison (CLAN-R)

Monsieur Edouard Herriot reçoit une délégation Oranaise en 1956

mercredi 6 mars 2013

Une délégation de la Municipalité d’Oran, conduite par le maire Henri Fouques-Duparc, se rend à son tour à Lyon où elle est accueillie par Monsieur Edouard Herriot, le 2 décembre 1956.

L’allocution de Monsieur Edouard Herriot figure au Bulletin Municipal Officiel du même jour. En voici quelques extraits :

"Si M. Fouques Duparc peut justement se vanter de ses origines lyonnaises et nous rappeler qu’il a, au cimetière de Loyasse, des souvenirs qui confirment son dire, je peux, moi, par une espèce de hasard, déclarer que je suis attaché à la ville d’Oran par des liens que rien n’a pu détruire et que rien ne détruira jamais.

Tout d’abord, c’est là que reposent mes parents. Il peut paraître que je ne suis pas un fils très fidèle, puisque je ne vais pas souvent sur leur tombe, mais par bonheur, j’ai des amis qui veulent bien me représenter dans les moments où c’est le plus nécessaire, lorsque c’est le mieux indiqué. Et il y a à peine quarante huit heures, je recevais un télégramme de notre cher préfet d’Oran, M. Lambert, qui disait qu’une fois de plus, il s’était rendu sur la tombe des miens, ce dont je saisis l’occasion de le remercier profondément.

Mais je suis attaché à la ville d’Oran par d’autres liens. Il y avait autrefois, je ne sais pas si cela existe toujours, dans l’hôtel de ville, une petite salle qui servait de bibliothèque et où les jeunes gens qui avaient quelques loisirs venaient s’instruire et travailler pendant la période des vacances. Je suis allé, pour ma part, bien souvent dans cette salle que je ne retrouverais pas sans émotion, et c’est là que je rencontrais un autre jeune homme, comme moi partiellement désœuvré, et qui devait, par la suite, devenir mon beau-frère. Il est mort ; il a été tué pendant la guerre de 1914-1918, mais son souvenir m’est resté présent, et je ne pourrais pas retourner dans cette salle dont je viens de parler sans un serrement de cœur que je redoute profondément.

Voilà un de mes souvenirs, et on ne contestera pas qu’il soit précieux, direct et efficace. J’en ai un autre qui me rattache directement à la mairie d’Oran, pas seulement à la ville, mais à la mairie que vous administrez, monsieur le Maire. Mon père et ma mère avaient cru bien faire en échangeant des maisons qu’ils possédaient à Alger pour des terrains de culture aux environs d’Inkerman. Ils avaient fait cela dans l’intérêt de leurs enfants, et je dois leur en savoir gré. Je leur en sais gré, mais l’expérience avait démontré que l’administration des terrains d’Inkerman, faite de France, était une grande difficulté, presque une impossibilité.

Aussi, quand je perdis ma mère, ce qui a été un bien grand deuil dans ma vie, je réfléchis, avec ma sœur aînée, que nous ne pourrions pas continuer à nous occuper de cette propriété, à moins de quitter les devoirs que nous avions en France. Je fus autorisé, par un vague conseil de famille, à renoncer à la propriété de mes parents, à leur héritage, et je me vois encore, un jour de l’hiver 1909, et votre mairie doit en avoir conservé la trace, montant les escaliers de l’hôtel de ville pour aller, le cœur gros, renoncer à la succession de mes parents, et c’est ainsi qu’ayant été à un certain moment possesseur de 200 hectares de terrain dans la plaine du Cheliff, je n’y ai plus maintenant qu’une pauvre baraque construite par ma mère et où je venais passer mes grandes vacances, en contact avec les Arabes qui, à ce moment-là, étaient tous des amis et ne parlaient pas du tout d’insurrection. Voilà un deuxième souvenir qui me rattache à la mairie d’Oran, j’allais dire à la mairie de Lyon, je confonds souvent les deux souvenirs, Oran et Lyon, tant ils sont proches dans ma pensée, sur certains points.

Voilà les souvenirs qui me lient à la ville d’Oran. Je me crois donc en droit de dire que je ne suis pas tout à fait étranger à votre cité, mon cher maire, et que j’ai quelque droit de m’en réclamer, puisque j’y ai vécu quelques-unes des heures les plus émouvantes, les plus tragiques et, j’ajoute, les plus dangereuses de mon existence. C’est donc non pas seulement par un sentiment de politesse, de courtoisie, qui est largement dépassé en la circonstance, mais de tout cœur, qu’en vertu de souvenirs profondément chers, je vous reçois ici, vous tous, habitants de la ville d’Oran, représentants de la ville d’Oran, et que je vous remercie en particulier pour le beau cadeau que vous m’avez apporté. Ce pistolet, qui ne tuera personne, restera tout près de moi comme un témoignage à la fois de l’art arabe et aussi de votre charmante amitié, de votre affection qui s’est ingéniée pour trouver un souvenir qui me rappelât ce gros bled du Chélif où je voyage encore si souvent par la pensée.


Nous sommes d’autant plus heureux de vous recevoir, mes chers amis, que vous traversez des moments difficiles. Le monde est bouleversé par les forces mauvaises, par les forces du mal, et il y a des heures où nous nous demandons ce que va devenir non seulement notre Algérie, mais ce que vont devenir aussi une série de pays qui n’ont plus foi en la liberté. Un devoir d’union s’impose aux enfants de la France généreuse, et si c’est tout ce que nous pouvons faire, faisons-le du moins avec conscience. De tels événements nous commandent notre devoir, notre devoir qui est de nous unir entre nous, entre nous Français, entre nous, fils de cette France généreuse, qui n’a jamais hésité à donner et son argent, bien entendu, et même, le cas échéant, son sang pour les libertés opprimées.

Que ce sentiment si profond en nous, soit à la mesure des circonstances que nous traversons, à la mesure des événements et, pour notre Algérie, j’ose dire que je suis bien tranquille. J’ose dire que je n’ai pas cette inquiétude que j’ai vu troubler un certain nombre de mes compatriotes. L’Arabe a bien des défauts, comme nous, mais c’est un peuple chevaleresque, et il finira par se rendre compte qu’il a tout intérêt à être bien avec la France. Certes, nous avons encore beaucoup à faire là-bas, soit en matière de partage des terres, soit en matière d’écoles, soit en matière de travaux publics, mais nous le ferons, et nous le ferons avec le concours des musulmans, des musulmans pareils à ceux que, ce matin, je rencontrais dans cet hôtel de ville et dont je serrais la main avec tant d’émotion, parce que ce sont pour nous et pour moi des frères.

Je me rappelle, quand j’habitais ce douar d’Inkerman, ma mère me recommandait toujours d’être très gentil pour les Arabes, et le soir, quand on allait fermer la maison, ma mère me disait une expression qui m’est restée dans l’esprit ; elle me disait : " Va donc voir, si les portes restent ouvertes." Ma mère tenait, non pas à ce que les portes fussent fermées, mais à ce qu’elles fussent ouvertes, pour recevoir les Arabes de passage, et la nuit, bien souvent, couché dans mon petit lit de camp, j’entendais des Arabes qui venaient, entraient dans l’écurie, détachaient leurs montures et passaient là quelques heures, la nuit, pour se reposer, au moment d’un voyage de retour dans leur douar.

Eh bien ! mes chers amis, ces souvenirs me restent dans le cœur. Le souvenir de ma chère mère, le souvenir de mon père, c’était comme vous le savez peut-être, un officier de zouaves qui est mort parce qu’il a voulu rester à soigner ses soldats malades, ces souvenirs-là, dis-je, n’abandonnent jamais mon cœur.

Je ne regrette pas les terres que j’ai pu avoir là-bas. Que d’autres les cultivent, les fassent valoir, Français ou Arabes, cela m’est égal, mais je suis resté attaché de cœur à cette population arabe, à ces petits enfants avec lesquels j’ai joué et ils m’ont donné tant de joies ; ces souvenirs-là, que je ne les oublierai jamais.

Et voilà pourquoi, mes chers amis français, algériens ou musulmans d’Algérie, vous êtes reçus dans cette maison de l’hôtel de ville de Lyon avec une dilection tout à fait spéciale ; vous n’êtes pas, ici, reçus comme des étrangers avec lesquels on veut se montrer courtois, vous êtes reçus comme des frères, vous êtes reçus comme je le serais si j’allais chez vous, si j’allais même dans vos plus pauvres douars, dont j’ai connu autrefois la touchante hospitalité.

L’Algérie restera française !

L’Algérie restera française, et alors moi qui vais disparaître un de ces jours parce que mon âge me l’ordonne, je sais que je ne vous verrai pas souvent rassemblés dans cet hôtel de ville, comme je vous y vois maintenant, mais, chaque fois que vous vous réunirez, il me semble que je serai là par la pensée, par le cœur, et vous pourrez vous dire :
Ici, nous avons été reçus un jour, à notre passage, par un Français qui nous aimait bien, par un Français qui croyait qu’aimer l’Algérie, c’est aimer la France ! "

Monsieur Edouard Herriot devait mourir peu après, le 26 mars 1957.

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Discours de M. Edouard Herriot

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